vendredi 13 février 2009

7 – Veilleur de nuit



7 – Veilleur de nuit

A chaque retour au pays depuis l’histoire du parapluie, Pied de Vigne et Fond de fût m’adressent la même requête : « Raconte ! » Avec une question subsidiaire : « Combien de cravates as-tu vendu cette fois vu que les tarifs SNCF augmentent ? On l’a lu dans La Dépêche »

— Juste de quoi reprendre le train vers vous.
— Toujours le même invendu ? veulent-ils savoir...
— Toujours…
— Bon, allez, bravo ! Mais, pour le boulot, tu as fait chou blanc, c’est ça ?

La forge soufflait doux. Je sentais qu’elle se serait contentée d’un mensonge. Les boulets ranimés auraient fait semblant de rougeoyer comme si de rien n’était. Le charbon est amical aux fables.

Mais non. Je répondais : « pas exactement ». Ce qui est une façon polie de dire « non ». Je précisais que j’allais oublier, dans ma panique, de leur parler d’un troisième rendez-vous avec un possible nouveau partenaire : Eldorado, géant mondial de la Pub.

Je rencontre, en effet, après David Siboni, deux Présidents de ses filiales : PataTrak Digital et PataTrak Global. Nous avons dialogué auparavant. Lors de « Conférences call ». A l’oreille, je les ai sentis tendus. Peu à l’aise face à leur avenir. Peu clairs dans leurs ambitions. Fragiles. La vanité constituant le premier énergétique de ce sport (la Com), ils me semblaient en manque d’assurance que leur dealer favori leur fasse crédit.

La situation est donc idéale. Même si ambiguë.

D’une part, en effet, le moment d’incertitude que je pressens chez eux valorise mon offre d’ouvreur d’opportunités. « Chique ! Voilà la fée qui va nous sauver la mise. »

D’une autre, cette même situation peut déclencher que l’on me survalorise. On peut craindre alors que mes interlocuteurs se pensent :

— Non seulement il va nous éclairer la route, ce Gascon goûteur de bolets tête de nègre. Mais en plus il vient assurément avec les contrats prêts à signer. Il aura eu la sagesse de ne pas les confier à son partenaire actuel.

— Tss ! Tss ! Font Fond de fût et Pied de Vigne qui apprécient modérément la trahison..

Je vous comprends, mes amis, mais dans ce métier, personne ne migre sans une caravane porteuse de promesses de bizz.

— Perplexité de la forge.

Mes deux Présidents ont donc les yeux brillants. Ils espèrent que je débâte mes mules.

L’un est plus joyeux que l’autre qui me semble, lui, expéditif et rusé. Lequel va-t-il dévorer son compère ? Le rusé a le cul triste. Son pote n’aura pas le temps de se retourner.

Et il m’appelle Jean, ce con ! Jean Sébastien serait trop long ? Je me dis : il ne faudra pas oublier de cirer ses bottes, s’il les laisse dans le couloir, à la porte de sa chambre..

— Pourquoi parler de ça ?
— Parce que cela me rappelle quand je fus veilleur de nuit..
— Tu nous racontes ?

Fin de saison. Je ferme ma boutique de brocanteur en Provence. Après avoir inventé une époque nouvelle : le Louis XIV-Dix Huit. J’ai vingt deux ans. Je remonte à Paris. Deux boulots : rédacteur de jour dans un hebdo. Veilleur de nuit le reste du temps.

— Comment vous appelez-vous ?
— Jean Sébastien..
— Très bien, ce sera « Monsieur Jean. ». Vous entendez, Germaine ?

Elle ne s’est pas privée d’entendre, Germaine, qu’elle aurait à me donner du « Monsieur Jean ». Pensez, un jeune homme à commencer dans le métier : la gloire pour une ancienne. Fini les oreillers à regonfler à grands coups de poing dans l’urgence...

— Monsieur Jean, le café du 5. Monsieur Jean, la valise de ces Messieurs Dames..
— Monsieur Jean, vous n’oublierez pas de cirer les chaussures laissées devant les portes..

Mais au milieu de la nuit, une autre voix que celle de Germaine :

— Monsieur Jean, voici pour vous !

Le VRP du sixième est ponctuel. Il fait claquer sa pièce de 1 Franc sur le comptoir. Derrière lequel je dors. C’est un habitué de libéralités entre ratés et rats d’hôtels. Sans elles il aurait senti venir, avec l’âge, une image non reconnue de lui-même.

Je lui dis « Merci ! ». Grâce à quoi il continue d’exister tel qu’il en a l’habitude, jusqu’à son lit. Au prix de mon sommeil. Il ne gratifie pas sans réveiller. Il fait en sorte que son obole claque. Il aurait évité les billets parce que les sébiles ne demandent qu’à tinter. On l’annonce la veille de ses arrivées avec une voix qui triomphe :

— Nous aurons le 606 par le train de nuit ! (encore une chambre inlouable occupée – sixième étage sans ascenseur !!)

Une nuit de plus qui ne finirait pas sans largesse… Jamais je n’ai autant rêvé que lorsque je fus veilleur de nuit. Je ferme les yeux. J’y suis. Chaque réveil en sursaut me replonge avant le sommeil profond dans une zone intermédiaire propice aux imaginaires. Par exemple : je serais émerveillé un soir par l’invitation d’une jolie stagiaire de chez L’Oréal. Elle pose une pomme dans ma main. Elle dit :

— Venez la croquer dans ma chambre !

*

Le matin, je prends le métro encore ensuqué d’une nuit allongé tout habillé derrière la « banque ». Une espèce de bar. Il fait front à la clientèle. Derrière lui chaque clef habite une case où l’accompagnent (parfois) des messages. On peut rêver d’être aimé, même lorsqu’on relâche dans un hôtel minable.

Je sens la fraîcheur de jeunes femmes. Elles partent au travail. A peine quitté le lit. La douche prise. Le dernier croissant mordu. Je m’en goinfre comme un ogre l’eût fait après avoir couru en forêt. A la recherche de chair fraîche. L’aurore m’affame..

Quel bonheur de partager mon trajet de Métro sous terre ! Le Franc du 606 atterrit dans la main du premier mendiant assailli comme moi par tant de propreté. De jeunesse. De souplesse sous les jupes. D’entrain. De vigueur chez toutes ces jolies personnes. Elles nous inondent de leurs laits de beauté. De chair. « Ego te absolvo ! ».

Elles nous offrent le recommencement de leurs odeurs à elles. Elles sont nettoyées des anciennes. Elles nous font cadeau du redémarrage de leur vie par chaque pore de leur peau. Leur regard du matin nous éblouit. Il y a en lui tant d’envie ! Que quelque chose de nouveau leur arrive. J’y pense toutes mes nuits. Grâce au VRP du sixième.

— Changez de cavalière… Dit-il..

Il fait claquer sa pièce comme on démarre un orgue de barbarie. Il me relance dans un autre épisode de la série. L’une des si fraîches personnes du Métro de la veille entre alors pour me tenir compagnie.

Sa générosité n’est pas là où il la croit. Elle n’est pas dans la menue monnaie qu’il dépose avec onction. Elle est dans la scène où son rite me fait entrer. Dans le théâtre dont il ouvre le rideau en comptant que je lui cire ses chaussures laissées devant sa porte et lui monte le petit déjeuner au lit...

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À la semaine prochaine ?
Jean Sébastien Loygue
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