vendredi 27 février 2009

L'auto des poubelles



L’auto des poubelles..
Quand la grosse bête à mandibules passe sous nos fenêtres, après avoir nettoyé la chaussée et douché nos rêves par la même occasion, il est temps de remplir notre chaussette à café. De Colombie ou pas. De Noémie, ou de Cécile. Cela dépend de la compagnie avec laquelle nous l’allons boire.

Mes grandes filles, lorsqu’elles furent si petites, ont identifié les bonnes personnes à cela : celles qui préparaient le matin du chocolat était des amies. Celles qui se faisaient un moka perso des salopes. On n’évitera pas que les enfants préfèrent les rivières bordées d’arbres en sucre aux acidités des petits rus égoïstes.
*

Mais s’il a neigé, que faire ? Qui plus est, assez pour que l’auto des poubelles n’ait pu sortir de son garage ? S’il a neigé si généreusement qu’aucun véhicule ne roule ? S’il a neigé si fort que la place Vendôme est blanche. Sans une trace de pneus.. Hé bien, lorsqu’il a neigé pareillement, mes amis, et que le ciel est si bleu maintenant, nous tombons du lit en plein jour ! Nous devrions être ailleurs. A faire autre chose que nous émerveiller du grand silence venu nous bénir, oui, mais c’est comme ça !

Je réalise, derrière ma « banque » (je dormais tout habillé au Folkestone comme dans l’hôtel de la Place Pereire) que trois chambres au second ont demandé un réveil pour leur avion. Il décolle à huit heures ! Il est huit heures trente ! Je me rappelle qu’en plus d’elles, six autres, d’amoureux, ont commandé des petits déjeuners au lit. Avec beurre ET confiture. ET tartines. ET croissants. Je réalise que pour ce faire, je dois toquer chez le boulanger.

Je saute sur mes pieds. J’appelle les chambres avion. Je dis : « Hello ! Six o’clock, Sir. Time is up.. ». Je bondis avec le panier pour le pain chaud. Je plante ma petite clef dans sa serrure au ras du sol dans le portail de verre. J’ai du mal. Je tremble.

Enfin, il s’ouvre. Je m’élance. Le panneau transparent se referme derrière moi. Je cours à mes achats. Je reviens. Porte close ! Bien sûr, la clef est restée à l’intérieur. Je la vois à travers la vitre ! Je sonne pour réveiller le veilleur de nuit. Pour qu’il m’ouvre.. Pas de réaction. J’insiste. Jusqu’à ce que je me souvienne..

— Que c’est toi ? Suggèrent les amis.
— Oui !

Trois Irlandais à moitié à poil dévalent l’escalier. Ils brandissent leurs poings vers le bureau. Où je ne suis pas. Dans un mouvement giratoire mis en route par l’escalier rond qu’ils ont emprunté pour aller plus vite qu’avec l’ascenseur.. Ils me découvrent. Mais dehors ! Un moment, nous restons face à face. Nous sommes séparés par la porte transparente qu’ils bousculent. Elle ne cède à aucune de leurs insolences. Qui se font bientôt des supplications…

Et puis, brusquement, je vois passer les yeux du plus éveillé du rouge au bleu. Ceux du plus hostile de la fureur à l’attendrissement. Ceux du plus lent, du sommeil à l’amour. Il a suffi d’un bâillement qui a failli lui faire rater une marche pendant sa descente hélicoïdale. D’où il est passé à un émerveillement béat. Puis excitant. Enfin capable de ranimer le plus sommeilleux des morts.

Il a suffi que mes trois irlandais cessent de me défier à hauteur de visage. Et de me dire d’intraduisibles formules de mécontentement. Il a suffi qu’ils baissent leurs regards. A l’origine injecté pour le premier. Allumé d’éclairs pour le second. Et embué de nuit pour le troisième. Vers quoi ?

— Mes amis restaient cois..

Vers les vingt centimètres de neige où avaient disparu mes pieds.

Alors mes clients comprennent que leur avion ne décollera pas. Qu’ils ont quartier libre pour découvrir Saint Petersbourg sans quitter Paris. Qu’ils vont pouvoir jouir sans compte à rendre à personne – si ce n’est brandir une première de couve de quotidien français à leur retour au travail. Deux jours plus tard.

En attendant, ils vont jouir ! De quoi ? Du jumelage silencieux de Paris et d’une ancienne capitale de Tsar. Cela, grâce à une neige qui unit pareillement dans les deux métropoles, statues, passants, avenues, limousines, jardins et chaussées. Grâce à une neige qui fait cloche au dessus des becs de gaz sur leurs jolies lumières jaunes. Une neige qui anoblit des arbres à qui l’on a envie de dire « Majesté ». Une neige qui couvre les jardinières sur les balcons où cessent de se demander ce qu’ils font là des semis de plantes aromatiques. Puisqu’ils se savent, ces semis, couverts à présent sous un moule meringué de paix.

La pâte en a levé dans le four à froid du Père Noël. Elle est juste assez gonflée, cette pâte, à persil, à ciboulette, à giroflées - sans compter combien d’autres graines fécondées par les pollens d’un printemps volage ? (après quoi elles se sont enterrées furtivement dans les bacs à fleurs) elle est assez montée, donc, cette pâte à croûte de la neige qu’il est temps que l’on hèle les invités : « L’hiver est prêt ! Passons au balcon. On peut rêver toute la journée ! »

*

Le temps est venu de choisir, mes amis. Ou bien j’embarque avec PataTrak et ses deux co-présidents l’un derrière l’autre. Ou bien je travaille UWellCom au corps jusqu’à « entrer dans l’histoire de la famille ». Comme tu me l’as dit un jour, Pied de Vigne. C'est-à-dire jusqu’à les convaincre d’échanger avec leur cold caller de l’intelligence métier. Ils y consentent. Je reste avec eux.

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vendredi 20 février 2009

D’une étoile à trois..



Après, je passe d’une étoile à trois, du petit hôtel de la Place Pereire au Folkestone, Paris huitième. Promotion ! Entre Madeleine et Opéra, changez à Neige..

— Pourquoi Changer à Neige ?

Parce qu’il se passe, mes amis, un événement rare. Précieux. Une grâce. Elle tombe du ciel. Il neige toute la nuit ! En pareils cas les bruits sont assourdis. Le tintamarre des voitures qui nous dégourdit d’habitude ne vient pas jouer son rôle de réveil matin.

D’ordinaire l’aube débute avec la ferraillerie lourde à se déhaler de l’auto des poubelles. Elle met un temps fou à apparaître au bord de notre dernier rêve qu’elle déchire. Du fond de la rue. Venelle ou avenue. Nous nous sommes alanguis au lit. La voilà ! Debout !

A chaque stop la remise en route du système de portage et de vidange des containers fait grincer ses rouages avec les mêmes sifflements électriques. Jusqu’au « Klang ! » de la poubelle lorsqu’elle cogne la carcasse de l’avaleuse.

« Klang ! » suivi, trois secondes après, par son écho. A la repose du fardeau vide. Le container retombe au sol alors. Son bruit, bien que fils du premier, est plus creux. Plus sonnant. Plus rebondissant. Il est plus « Klong ! » que son père. On identifie le plastoc. C’est à ce moment là que nous baillons.

Depuis le bout de la rue crapahute donc, métronomique, l’auto du propre. Elle nous a chahuté l’oreiller. Deux mécanismes alternent. Celui de la machine qui avance. Et celui des bras qui s’emparent de nos packs aplatis. De nos cartons piétinés. De nos pelures d’oignons restées au fond des cabas. De nos petites cuillères qui poursuivent leurs conversations avec nos yaourts. Et de quelques os que nous n’avons su donner à aucun chien parce que nous sommes incurieux de ceux qui errent.

Un coup, le phaéton redémarre. Un autre, il s’empare. Un troisième, il digère. Un quatrième, il rejette la coquille vide du container. Lorsqu’il avance, c’est avec de si vrais gémissements d’embrayage et de bielles qu’on le dirait à crémaillère. Après quoi, ronflements, broiements, l’ogre fait son affaire des mélanges.

Sa satisfaction est aussi fournie qu’en veut bien témoigner le dictionnaire des synonymes. On peut se demander si le videur à l’entrée du dico n’a pas lui-même surtout compté sur l’auto des poubelles pour son réveil. S’il ne doit pas aux nuances qui lui cajolaient l’oreille d’avoir gardé son boulot.

Tout en ayant sauvé une minute ici, une autre là. En sur imaginant ce qu’il entendait. Comme le faisait Gaston Bachelard avec son marteau piqueur converti en pic vert. Pour que la poésie soit sauve..

Pour mémoire, Gaston Bachelard évoque son évasion du bruit d’un marteau piqueur qui lui cassait les oreilles. Il rêve – assure-t--il - d’un pic vert. L’oiseau aurait toqué au tronc d’un arbre pour en faire sortir des vers.

Et voilà ! C’est plié. Adieu la rage de dents ! Elle lui avait pris aux percements du poinçon à ressorts sur le bitume qu’il esquille. Oubliées les poussières qui enveloppent le chantier. Le casque du perceur de chaussées qui lui tremblait sur le crâne. Adieu l’idée misérable que l’on se fait de son retour à sa caravane d’immigré. Secoué par ses vibrations de la journée.

Aujourd’hui, l’anecdote Bachelard me semble ressortir de l’escroquerie poétique. Ou bien alors Gaston Bachelard avait à faire à un marteau piqueur homéopathe. Ou de comédie. Qui jouait un rôle dont on avait dû modérer le tapage après les plaintes des voisins.

Il parlait d’un marteau piqueur formé aux ponctuations hésitantes. D’un marteau nourri de doute. D’un piqueur sans conviction. D’un marteau piqueur issu de la race des rien moins que précipités. Des pas plus que ça agacés de ne rien faire. Des non frénétiques du coup de bec. Des pas insatiables en voracité. D’un marteau piqueur piquant peu. Martelant moyen. D’un marteau piqueur à l’écoute des autres et précautionneux comme un démineur d’oreilles.

— Salutation douce du soufflet de Fond de fût.

Retour à l’auto des poubelles, mes amis. On notera d’abord que peu de lettres de l’alphabet sont concernées pour parler de son bruit. L’essentiel du spectre ne balaie que de B à G. Ce que je vais vous démonter sur l’heure.

Autant dire que le gardien du temple (entendons du dictionnaire) a pu finir sa comptée dès les premiers arrivés. A-t-il beaucoup perdu en fermant le bal après ? Qui saura le dire s’il ne s’est appuyé sur le réveil urbain de l’auto nettoyeuse pour ne pas rater son train ?

Le chant du coq n’est pas là ? Mais s’il devait y figurer, ce serait à C. Voyez le videur s’il s’est trompé en lui refusant sa porte. L’alphabet lui-même n’y est pour rien.

La source, ah ! Le bruit de la source ! Voilà autre chose. Avec elle, nous sommes projetés à l’autre bout de l’alphabet, contrairement à ce qu’énoncé tout à l’heure. Je veux dire à la lettre S. Pourtant, soyons sincère, mes amis, un bruit de source nous a-t-il déjà réveillé ? Il murmure. Il endormirait plutôt.

Examinons donc les autres synonymes de potin du matin. Je veux parler de ceux qui s’en sont tenus à « de B à G » Après quoi on ferme.

- Bourdonnement, n’est pas mal venu. Le hanneton va aussi pour imager ce coléoptère lent. Gras. Affamé du cul qu’est une auto des poubelles consciencieuse jalouse de son label.
- Chuintement rend compte du dialogue entre la mécanique et les courroies. A partir de quoi le mouvement de saisir se convertit en celui de basculer. Les poulies sont les reines de ce charroi. Rien à dire.
- Clameur est exagéré. A moins qu’une foule n’assiste au saisissement arbitraire par la bête à roues d’un animal qui passait par là. D’une personne qui pensait à autre chose. Et Hop ! dans le ventre de la baleine. La multitude clame. Soit ! Elle réclame qu’on lui rende son otage. Adopté au repêchage. Mais dans quel état !?
- Clapotis est inattendu. On pense à d’improbables chargements de liquides. Dans des contenants qui oscilleraient. Mais pour que leur « effet de carène liquide » joue à plein, il faudrait imaginer un volume important. Inavalable par une auto des poubelles ordinaire. A orienter vers pétroliers, porte avions. Refusé.
- Cliquetis peut concerner des mécaniques internes. Mais sont elles audibles du bout de la rue d’où l’auto charge notre sommeil ? Les bisons ont besoin de temps pour se mettre en colère. Ne fait pas l’affaire. Repasser l’examen à la prochaine session.
- Craquement, Bien sur si primeurs, marché, cageots. Adopté.
- Cris. Sauf à en revenir à clameur – vue plus haut – ils ne peuvent provenir que d’embarras accessoires. L’auto des poubelles aurait écrasé quelqu’un. Consulter la main courante du commissariat.
- Détonation. En cas d’émeute ou de guerre seulement.
- Froissement. Pour ne vexer personne on dira oui.
- Frôlement. Utile dans l’imagerie sexuelle du réveil. Les érections matinales sont prisées en ville. Retenu avec mention bien.
- Gargouillis. Plaisant à imaginer. Malheureusement, quand on a vu de face une auto des poubelles, on ne l’imagine pas se livrer à ce qui rappelle la flûte traversière. A orienter vers un autre programme, dans le genre : « J’émets des gargouillis, Docteur, que faire ? »
- Grognement. Là on est au cœur du sujet. Il est remarquable que ce soit à ce synonyme que le videur ait barré la route aux autres impétrants.

Grognement va, de quelque côté que vous regardiez la machine. Avant même de l’entendre. Grognement, par ailleurs, c’est ce qu’inspire la tête de son chauffeur.

Comme il ne fiche pas grand-chose. Alors que ses collègues s’essoufflent et s’affairent. Il prend l’air bougon du grogneur. De celui qui ne veut pas qu’on le voie profiter.

Après, au cul du camion, le grognement est aussi le bruit des containers que traînent ses acolytes depuis le trottoir jusqu’au hanneton insatiable du derrière. Convient aussi au bruit de malaxage des roueries qui lentement tassent les ordures précédentes pour faire de la place aux nouvelles.

Répond parfaitement à ce que l’on entend ensuite : le poussoir interne qui compacte. Il hougne. Il peine. Il ahane. Il grogne, c’est vrai ! Au ralenti, son bougonnement ressemble à celui d’un « huit de devant » poussant sur son joug. L’entraîneur crie « Engage », en anglais. Les joueurs s’encornent à leur bélier. Après quoi, ils reçoivent l’ordre de la marche en avant. Ce qu’ils font en grognant.

Grognement est parfait ! On comprend la clôture des candidatures après lui. Il est le meilleur. Même s’il est un peu triste de vous réveiller à cause ou grâce à des « grognements » venus du bout de la rue. Surtout après avoir écarté le murmure d’une source.

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vendredi 13 février 2009

7 – Veilleur de nuit



7 – Veilleur de nuit

A chaque retour au pays depuis l’histoire du parapluie, Pied de Vigne et Fond de fût m’adressent la même requête : « Raconte ! » Avec une question subsidiaire : « Combien de cravates as-tu vendu cette fois vu que les tarifs SNCF augmentent ? On l’a lu dans La Dépêche »

— Juste de quoi reprendre le train vers vous.
— Toujours le même invendu ? veulent-ils savoir...
— Toujours…
— Bon, allez, bravo ! Mais, pour le boulot, tu as fait chou blanc, c’est ça ?

La forge soufflait doux. Je sentais qu’elle se serait contentée d’un mensonge. Les boulets ranimés auraient fait semblant de rougeoyer comme si de rien n’était. Le charbon est amical aux fables.

Mais non. Je répondais : « pas exactement ». Ce qui est une façon polie de dire « non ». Je précisais que j’allais oublier, dans ma panique, de leur parler d’un troisième rendez-vous avec un possible nouveau partenaire : Eldorado, géant mondial de la Pub.

Je rencontre, en effet, après David Siboni, deux Présidents de ses filiales : PataTrak Digital et PataTrak Global. Nous avons dialogué auparavant. Lors de « Conférences call ». A l’oreille, je les ai sentis tendus. Peu à l’aise face à leur avenir. Peu clairs dans leurs ambitions. Fragiles. La vanité constituant le premier énergétique de ce sport (la Com), ils me semblaient en manque d’assurance que leur dealer favori leur fasse crédit.

La situation est donc idéale. Même si ambiguë.

D’une part, en effet, le moment d’incertitude que je pressens chez eux valorise mon offre d’ouvreur d’opportunités. « Chique ! Voilà la fée qui va nous sauver la mise. »

D’une autre, cette même situation peut déclencher que l’on me survalorise. On peut craindre alors que mes interlocuteurs se pensent :

— Non seulement il va nous éclairer la route, ce Gascon goûteur de bolets tête de nègre. Mais en plus il vient assurément avec les contrats prêts à signer. Il aura eu la sagesse de ne pas les confier à son partenaire actuel.

— Tss ! Tss ! Font Fond de fût et Pied de Vigne qui apprécient modérément la trahison..

Je vous comprends, mes amis, mais dans ce métier, personne ne migre sans une caravane porteuse de promesses de bizz.

— Perplexité de la forge.

Mes deux Présidents ont donc les yeux brillants. Ils espèrent que je débâte mes mules.

L’un est plus joyeux que l’autre qui me semble, lui, expéditif et rusé. Lequel va-t-il dévorer son compère ? Le rusé a le cul triste. Son pote n’aura pas le temps de se retourner.

Et il m’appelle Jean, ce con ! Jean Sébastien serait trop long ? Je me dis : il ne faudra pas oublier de cirer ses bottes, s’il les laisse dans le couloir, à la porte de sa chambre..

— Pourquoi parler de ça ?
— Parce que cela me rappelle quand je fus veilleur de nuit..
— Tu nous racontes ?

Fin de saison. Je ferme ma boutique de brocanteur en Provence. Après avoir inventé une époque nouvelle : le Louis XIV-Dix Huit. J’ai vingt deux ans. Je remonte à Paris. Deux boulots : rédacteur de jour dans un hebdo. Veilleur de nuit le reste du temps.

— Comment vous appelez-vous ?
— Jean Sébastien..
— Très bien, ce sera « Monsieur Jean. ». Vous entendez, Germaine ?

Elle ne s’est pas privée d’entendre, Germaine, qu’elle aurait à me donner du « Monsieur Jean ». Pensez, un jeune homme à commencer dans le métier : la gloire pour une ancienne. Fini les oreillers à regonfler à grands coups de poing dans l’urgence...

— Monsieur Jean, le café du 5. Monsieur Jean, la valise de ces Messieurs Dames..
— Monsieur Jean, vous n’oublierez pas de cirer les chaussures laissées devant les portes..

Mais au milieu de la nuit, une autre voix que celle de Germaine :

— Monsieur Jean, voici pour vous !

Le VRP du sixième est ponctuel. Il fait claquer sa pièce de 1 Franc sur le comptoir. Derrière lequel je dors. C’est un habitué de libéralités entre ratés et rats d’hôtels. Sans elles il aurait senti venir, avec l’âge, une image non reconnue de lui-même.

Je lui dis « Merci ! ». Grâce à quoi il continue d’exister tel qu’il en a l’habitude, jusqu’à son lit. Au prix de mon sommeil. Il ne gratifie pas sans réveiller. Il fait en sorte que son obole claque. Il aurait évité les billets parce que les sébiles ne demandent qu’à tinter. On l’annonce la veille de ses arrivées avec une voix qui triomphe :

— Nous aurons le 606 par le train de nuit ! (encore une chambre inlouable occupée – sixième étage sans ascenseur !!)

Une nuit de plus qui ne finirait pas sans largesse… Jamais je n’ai autant rêvé que lorsque je fus veilleur de nuit. Je ferme les yeux. J’y suis. Chaque réveil en sursaut me replonge avant le sommeil profond dans une zone intermédiaire propice aux imaginaires. Par exemple : je serais émerveillé un soir par l’invitation d’une jolie stagiaire de chez L’Oréal. Elle pose une pomme dans ma main. Elle dit :

— Venez la croquer dans ma chambre !

*

Le matin, je prends le métro encore ensuqué d’une nuit allongé tout habillé derrière la « banque ». Une espèce de bar. Il fait front à la clientèle. Derrière lui chaque clef habite une case où l’accompagnent (parfois) des messages. On peut rêver d’être aimé, même lorsqu’on relâche dans un hôtel minable.

Je sens la fraîcheur de jeunes femmes. Elles partent au travail. A peine quitté le lit. La douche prise. Le dernier croissant mordu. Je m’en goinfre comme un ogre l’eût fait après avoir couru en forêt. A la recherche de chair fraîche. L’aurore m’affame..

Quel bonheur de partager mon trajet de Métro sous terre ! Le Franc du 606 atterrit dans la main du premier mendiant assailli comme moi par tant de propreté. De jeunesse. De souplesse sous les jupes. D’entrain. De vigueur chez toutes ces jolies personnes. Elles nous inondent de leurs laits de beauté. De chair. « Ego te absolvo ! ».

Elles nous offrent le recommencement de leurs odeurs à elles. Elles sont nettoyées des anciennes. Elles nous font cadeau du redémarrage de leur vie par chaque pore de leur peau. Leur regard du matin nous éblouit. Il y a en lui tant d’envie ! Que quelque chose de nouveau leur arrive. J’y pense toutes mes nuits. Grâce au VRP du sixième.

— Changez de cavalière… Dit-il..

Il fait claquer sa pièce comme on démarre un orgue de barbarie. Il me relance dans un autre épisode de la série. L’une des si fraîches personnes du Métro de la veille entre alors pour me tenir compagnie.

Sa générosité n’est pas là où il la croit. Elle n’est pas dans la menue monnaie qu’il dépose avec onction. Elle est dans la scène où son rite me fait entrer. Dans le théâtre dont il ouvre le rideau en comptant que je lui cire ses chaussures laissées devant sa porte et lui monte le petit déjeuner au lit...

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vendredi 6 février 2009

J’ai enfin devant moi, là, un petit trésor d’homme..


Suite du précédent épisode de « Dieu sera Web ! »..
- Chez Atlantica - http://www.atlantica.fr/catalogue.php?id_club=&id_partner=&RefLien=&br_ident=&CodePromo=&tps=1226425030&nomSession=1226424988&sid=9e5e68b0838b124cb144eb1a964b0729&go=Go&Affichage=simple


J’ai enfin devant moi, là, un petit trésor d’homme. Il est souriant comme un ange. On ne lui aurait pas tout à fait rasé les ailes. Ni les joues. Mais quelque intégriste aurait tenté de le faire rôtir pour qu’il expie ou avoue. Renonce ou renie son projet de créer des « Instants de bonheur ».

Au bout de quoi il lui reste les marques d’un grill de bonne humeur sur la gueule.

*

Nous sommes le cinq juillet 2005. Quarante huit heures de pluie bienfaisante ont succédé à une semaine d’étouffement de la ville, je vous l’ai dit, mes amis. Les franciliens que je croise ont retrouvé du frais dans leurs pensées. L’élasticité de leur pas le montre.

Leurs visages aussi. Ils sont détendus. Leurs yeux sont ranimés. Ils sont sortis de leurs orbites qui sont si souvent des grottes. Des nuages blancs passent pour atténuer le soleil revenu.

De temps en temps, un cumulus porte cette couleur de suie un peu diluée qui annonce un grain. Il sera parcimonieux. Presque pas le temps d’ouvrir son parapluie.

Pourtant, le mien venait de retrouver sa raison d’être, mes amis. En effet, les sifflets des agents s’étaient mis à rouler.. Il s’agit de l’authentique parapluie de berger que vous m’avez offert il y a deux ans. Je m’en sers pour vendre à la sauvette des cravates.

Je l’ouvre. Je lui mets la tête à l’envers. J’en fais déborder les étoffes. Je crie « A la cravate ! A la cravate ! » Je paie mon train grâce à mes gains. Je rentre en Gascogne. Je reviens à vous.. Vous comprenez à présent pourquoi je vous parlais de parapluie tout à l’heure ?

Cette fois je le replie à la hâte avec un unique invendu. La maréchaussée chasse le camelotier..

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