mercredi 19 novembre 2008

Dieu sera Web! - La révélation...


Suite du précédent épisode de « Dieu sera Web ! »..
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1 – La révélation

Je suis tombé en amour du Web juste avant l’an 2000. Clong ! La porte du passé se refermait. Retour d’affection de vivre. Je crie partout « Dieux sera Web ! ». Comme d’autres : « Jésus nous aime ! ». Born again, quoi !

Bien entendu, on se demande, dans ma campagne : « Qui c’est celui là qui court les champs comme un enfant. Il a vu la vierge ou quoi ? »

A mots couverts, cependant. En Gascogne, nombreux sont ceux qui n’incendie que les cendres ; ne jugent que les déjà décapités par d’autres. Prendre le risque d’un commencement d’opinion personnelle ? Sous le prétexte qu’un foldingue psalmodierait : « Dieu sera Web ! » ?

Pas le genre au pays. « Chez nous », Monsieur, les idées se pèsent aux hyménées de fruits vendus. Et non seulement admirés : « Elle est pas belle, ma mirabelle ? ». Elle est belle si elle éclate sous la dent. On ne touche pas qu’avec les yeux en Gascogne. Et surtout si elle vaut de l’argent.

Pourtant on rencontre aussi des curieux de nature.
Des bienheureux en espérance. Et ceux-là comprennent ma folie. Mes deux potes, avec lesquels je cherche à survivre grâce à l’hélicoptère à raisin, à la bicyclette à chenilles, à l’épouvantail à spadassin, au remonte pente à gratin qui ferait aussi pelle à tarte et porte cochère, grâce au fouloir à barillet, à l’alambique à tourniquet..

Ils m’interrogent. « C’est quoi ton Web ? ». Je leur raconte le monde qui vient..

*

On l’aura compris, j’ai deux vrais amis : Pied de Vigne et Fond de fût. Nous nous aimons beaucoup et avons presque réussi à vivre de notre affection. Au moins quelques temps : Pied de Vigne invente. Fond de fût construit. Moi je tente de mettre en marché à Toulouse nos turlupinades. Quoi ? Déjà dit : L’hélicoptère à palimpseste. L’épouvantail à corneculs. L’alambique à foutriquets.. Etc.

Pied de Vigne est une ambulante poésie d’homme. Toujours dans un mouvement intérieur aérien. Où quelqu’un lui sourit. Et à qui il rend grâce. Allumé autant qu’avenant, somme toute.

Un jour, il m’a regardé. Je l’ai suivi, jusqu’à l’atelier de Fond de fût. On ne s’est plus quittés. Nous formons, depuis, une brigade des applaudissements spontanés de chacun pour le savoir faire des autres, enthousiasmés que nous sommes par la naissance de chacune de nos œuvres..

Il est un peu chauve, Pied de Vigne, sur le devant. Sa peau est de la couleur des champs d’argile émietté au disque quand il fait beau. Sa tonsure et sa teinte l’imprègnent de sérénité bouddhique. Sur son visage le bonheur d’inventer rissole.

Jeune, on peut penser qu’il fut sémillant. D’ailleurs il est toujours charmeur d’auditoires les soirs de châtaigne à la ferme. Huitième enfant d’une tribu démunie, il a compris les stratégies de ses aînés. Il reçut des câlins de ses sœurs ainsi qu’il s’en voue aux derniers nés. Enfant gâté, donc. Avisé par les femmes et la faim. Séraphin.

Il refait le monde à chaque commande et comme il est enjôleur, il lui arrive des clients. Même au fond du trou où il vit. Il faut dire que je les traîne jusqu’à l’atmosphère apaisante de ses murs en terre crue, et que sur le parcours nous flairons des Armagnac Ténarèze à tomber de cul.

Ado, Pied de Vigne avait des cheveux, donc. Sans doute aussi une mèche. Sans quoi comment nous expliquer ce geste avec lequel il se la remet sur le côté sans cesse comme si elle était encore là ? Avait-elle autrefois couvert l’un de ses yeux ? Les deux ? Voulait-il alors y voir mieux ? Ou qu’on le comprit en croisant son regard ?

Du pouce, en tous cas, il dégage souvent, si longtemps après, un torrent de poils qui l’aveuglaient il y a bien longtemps..

Au début de son orphelinat de toison il avait trouvé à sa calvitie deux avantages : le draguage de belles au dessus de son âge (le chauve fait mûr). Et celui de sembler un intellectuel dès que de petites lunettes rondes à la Gepetto vinrent compléter son personnage. Il fut donc ardent au lit et myope très tôt.. On comprend qu’à présent quelque chose en lui regrette ses cheveux d’avant.

L’équanimité de son âme, devant les bugs jaillis de ses inventions tombées en panne – ce qui arrive - et compromettant des moissons, des cuvées prévues mémorables, cette sérénité les lui fait accueillir, ses bugs, comme des amis. Mon heureux ami lutine ses propres conneries.. Je m’en étonne un jour et il m’explique pourquoi il ne s’en fait pas :

— A chaque sinistre supplémentaire avec un client, nous entrons dans l’histoire de sa famille..!

*

Fond de fût, est le clown blanc de son compère. Son visage est pâle et rond au dessus d’un corps de colosse. On l’imagine sur une place de marché, les bras croisés au dessus d’altères énormes. Un « baron » rameute les pièces en criant « Encore quelques unes et on commence ; vous allez voir comment Fond de fût se débarrasse, en une seule inhalation, de sa chaîne à pendre les cochons.. !! »

Fond de fût n’invente pas, lui, on l’aura compris. Il arrogue le fer, outrecuide l’acier, flatte la flamme, l’encourage, la complimente, la sournoise.. Il est le forgeron du village.

De temps à autres il se gratte le cul avec le même pouce que celui qui aide Pied de Vigne à se dégager le haut du visage d’une toison d’Absalon perdue.. Mais son geste ne va pas très loin : jusqu’au gras de toujours sa même fesse, la gauche. Son autre main restant obstinément brandie vers la poignée de sa forge.

Nous avons un peu de mal à croire, Pied de Vigne et moi, qu’une démangeaison véritable occasionne son tic. Pour ma part j’y vois plutôt une perplexité qui aurait conduit son ongle à son cerveau. Au moins si Fond de fût avait daigné croire qu’il en avait un au cul.

Eloigné de sa forge, il ne lui reste, dans l’attente de la réponse à cette question, qu’à se gratter le derrière avec un ongle.

*

Avant ma conversion à Internet, je n’avais rien vu venir du nouveau monde qu’apporterait le Web à nos affaires..

Avant 1999, pas d’ordinateur. Machine à écrire, chaussures de marche et sac à dos. Mais voilà que le traitement de texte me tombe par la cheminée, en même temps qu’Internet à Noël. Merci les enfants !

Eblouissement, respiration de la tête. Réunion des amis.

— C’est là qu’il nous faut aller pour trouver une nouvelle croissance..
— Où ?
— Sur l’Internet !
— Explique nous..
— Vous vous en souvenez, un jour il prit aux poissons l’idée de parcourir la terre. Non ? Donc ils ont eu à penser comment protéger leurs organes vitaux de la pesanteur. Et il s’est passé quoi, à votre avis ?
— ??

Mutisme intrigué de Pied de Vigne et de Fond de fût. Ce dernier une main déjà sur la poignée de son soufflet de forge et se grattant la fesse avec l’autre.

— Et bien, des os ont remplacé les arrêtes, en même temps qu’une cage se construisait autour des poumons et des cœurs !

Applaudissement du ferrailleur..

— Une autre fois, ils voulurent, devenus reptiles, se changer en oiseaux. Et, ce coup là, que s’est-il produit, Pied de Vigne ? Et toi, Fond de fût, tu le sais ?
— ??
— Ils ont « champagnisé » de bulles leur squelette et leurs écailles se sont faites plumes..

Applaudissements de l’enclume..

— Aujourd’hui, que se passe-t-il avec Internet ?
— ??

Silence de mes amis..

— L’homme a entamé sa grande transformation. Il était individu, il devient espèce. Il polymérise sa conscience...

Les yeux de Pied de Vigne et ceux de Fond de fût partent au plafond de l’atelier où l’énorme soufflet attend qu’on l’anime. Fond de fût tire sur la corde. Le feu revient rosir ses braises..

— Vous serez d’accord avec moi, il y avait autrefois, en haut des mâts, des vigies. Non ?

Mes amis disaient oui.

— De plus haut, elles voyaient plus loin. On leur demandait d’annoncer la terre, pas vrai ?

Pied de Vigne hochait la tête. Fond de fût acquiesçait d’un coup de soufflet..

— Pourtant, les Cassandre du siècle finissant nous rétorquaient : « Vous avez écouté les sirènes .. Redescendez de vos mats..»

Pied de Vigne et Fond de fût descendaient de leurs mats..

— Chacun y allait de son amertume ou de sa revanche de n’avoir pas su désirer l’avenir. Tout avait-il été trop vite ? Soit ! Mais, Pied de Vigne, mais Fond de fût, de tous temps les vigies ont vu la terre avant les autres Est-ce que pour autant elle n’apparurent pas ? Là où les mousses dans les hauts du gréement les pressentaient ? La nouvelle économie fait route vers les îles, mes amis. J’en suis sûr. Les idées enfin circulent. Comme elles circulèrent en Grèce pendant cette fenêtre de tir de l’histoire où naquit la démocratie. Une belle idée venue du bouche à oreille, le marketing viral de l’époque aujourd’hui devenu le buzz des messageries.

Je m’emparais de la corde. J’actionnais le soufflet de Fond de fût. Je me rappelais, en outre, ce que j’avais lu.. A la campagne on a le temps de lire.. Par ailleurs, Pied de Vigne est abonné à Science et vie Junior ; on se passe la revue. Nous partageons de la sorte une culture commune de l’éboulis sémantique.

Je me rappelais donc avoir lu que l’évolution du vivant n’est pas uniforme. Tu te souviens de cet article, Fond de fût ? « Heu.. » Elle alterne entre de longues périodes de croissance endormie. Et d’autres très brèves pendant lesquelles sa mécanique s’affole. « Ca me dit quelque chose en effet », murmurait Fond de fût, plutôt faux cul en l’occurrence..

Certaines grenouilles par exemple, rappelez vous (mes amis feignaient de se souvenir..) en des circonstances hostiles et soudaines génèrent des monstres absurdes. A grande vitesse. En quantité. Leurs œufs font naître des petits à six pattes. D’autres avec un troisième œil sur le front. Leur race tente ses chances en tous sens. Jusqu’à ce que survienne le « mutant ». Le coup de génie qui permet de s’adapter aux circonstances. Pied de Vigne et Fond de fût feignaient de savoir cela par cœur.

Ceci ressemble à ce que nous observons avec Internet. : Le fond de l’affaire ressort de ces sprints de l’histoire, mes chers amis. Il est que « The show must go on ». Le vivant fait son job ! Et c’est quoi ?

— L’éternité… répondirent ensemble Pied de Vigne et Fond de fût. L’un replaçant sa mèche. L’autre se grattant la fesse..

Je m’enflammais : aujourd’hui, des yeux s’ouvrent sur les fronts ! (Ils portaient la main machinalement l’un au sien, l’autre où l’on sait..) Les cahots témoignent qu’un changement s’opère en urgence. Pied de Vigne et Fond de fût feignaient de n’être pressés en rien.

Quant aux ratés de cette mutation, qui devraient-ils étonner ? Rappelons-nous les reptiles, lorsqu’ils décidèrent de devenir oiseaux, leur invention de l’os à bulles. Demandons-nous si leurs premiers pilotes d’essais ne se sont pas ramassés plus souvent qu’ils n’ont crié : « Maman, je vole.. ». On connaît la fin de l’histoire, n’est-ce pas ?

— Ils volèrent ! S’écria Pied de Vigne.. une main à ses cheveux d’autrefois..

Nous jubilions de trouver les bonnes réponses aux questions qu’entre amis nous nous posions depuis longtemps : pourquoi tant d’inventions, telles que l’hélicoptère à renoncule, la bicyclette à baldaquin, l’épouvantail à Sardanapale, le remonte pente à fruits confits, l’alambique à Jean-foutre.. ? Nous nous découvrions des énergies de mutants !

— Ton Web, ne s’agirait-il pas d’un nouveau « mouvement romantique » demandait Pied de Vigne, l’instruit, prêchant le faux pour savoir le vrai ?
— ??
— De celui de la nostalgie ? Rappelons nous, embraquait mon ami (nous embraquions) : l’Empire a fini sa chevauchée. Les campagnes se peuplent d’éclopés glorieux et pauvres. Unijambistes. Borgnes ou manchots. Le visage sabré. Ils portent les derniers vêtements qu’ils possèdent : leurs uniformes de la Grande Armée couverts de poussière par-dessus les médailles.

Fond de fût et moi compatissions..

Ils n’ont rien à faire. Poursuivait l’intello. Qui voudrait d’eux ? Ils ressassent leur passé. Leur bravoure. Leurs batailles, leur fascination pour l’Empereur. Des jeunes gens les écoutent. Le reste du pays les fuit ou les plaint : la paix est enfin revenue dans les champs.

Fond de fût tirait sur le cordon de son soufflet. A l’avenir, il poncturait la séquence par de discrètes réanimations de sa flamme aux bons endroits..

On répare les haies, poursuivait Pied de Vigne. Les haines aussi. C’est la « Restauration » : les Rois reprennent le pouvoir. Les nobles récupèrent leurs biens. Ils méprisent l’esprit d’aventure. Retour aux « Qu’en dira-t-on ? » Et aux « Ça ne se fait pas !».

— Fond de fût et moi-même : « Tss ! Tss ! Tss »..

On ne se mésallie plus. Les Maréchaux d’Empire s’enfuient alors dans les campagnes, au sud, de préférence. Ils achètent des fermes. Ils ont trente ans. Ils n’en peuvent plus. Ils se terrent.

Pendant quoi, la jeunesse qui ne va pas aux travaux de la terre, celle qui lit, écrit, voyage, elle écoute les rescapés de l’épopée ; elle rêve..

A quoi ? Mais à la gloire de chefs de guerres qui le furent si jeunes. A celle des demis soldes que sont les grognards suçotant leur gloire sur des chaises perdant leur paille. Ils sont comme de très vieilles gens au bord des routes. Ils regardent passer les charrettes. Elles sont à nouveau pleines de grains et de foin.

— Petits coups de la forge.. Ongle du pouce passé sur la fesse..

Ces carrioles leur rappellent d’autres attelages qui tiraient les affûts des canons, portaient la cantinière et les boulets.

Cette jeunesse instruite et oisive, jetée dans la désillusion des gloutons revenus aux affaires, désespère et se dit : « Je suis née trop tard ! ».

Son âme part en voyage dans les regrets. Elle emprunte telle route qui poudroie. Elle suit des yeux tel héros, lorsqu’il remonte à sa maison, au sommet d’un coteau. Ton « Romantisme d’Internet », Sébastien, c’est celui là ?

Celui d’un moment de désenchantement du monde, veux-tu dire, Pied de Vigne ? Je ne le crois pas. Au contraire, le romantisme d’Internet tourne le dos à ton bal d’idées noires. Les vieilles gloires y sont rares. Les jeunes heureux y sont nombreux. Tout à l’envers. Et somptueux !


— Standing ovation du soufflet…

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