
Suite du précédent épisode de « Dieu sera Web ! »..
- Chez Atlantica - http://www.atlantica.fr/catalogue.php?id_club=&id_partner=&RefLien=&br_ident=&CodePromo=&tps=1226425030&nomSession=1226424988&sid=9e5e68b0838b124cb144eb1a964b0729&go=Go&Affichage=simple
Restait à identifier la faille de ce nouveau monde dont je glosais. Pour m’y inscrire et tenter d’y entraîner mes amis. Sa faiblesse m’apparut un soir : emportés dans leur élan, les opérateurs des nouvelles technologies pensaient convertir leur public de sauvages en les assommant de latin logiciel. Je cours à eux pointer cette évidence :
— Pour évangéliser le Bantou, il faut lui parler bantou !
Et, comme le premier pas de la com est de serrer des mains ; comme pour ce faire il faut prendre rendez vous ; comme pour prendre rendez vous il faut appeler quelqu’un. Et comme c’est la seule chose que je fasse bien, je suis devenu téléop dans le dur pour des Web agencies. En anglais on parle de « cold caller » (appeleur dans le froid).
— Brrreee.. ponctuaient mes copains.. Ce n’est pas là un monde pour nous !
*
2 - Les années d’avant Internet
Il y a bien mes copains, Pied de Vigne et Fond de fût, avec lesquels nous survivons quelques années grâce à l’épouvantail à calembredaines, à l’alambique à gourgandines… Mais avant cela ? Je fais comment pour la soupe de mes enfants ? Avec l’insistante demande venue du mot « quotidien » qui va si bien à l’idée du pain ? Un qualificatif à lui seul armé de : « Quant est-ce qu’on mange ? ». Ah ! les délicieux pitchouns qui crient « cui-cui » au bord du nid.
Toulouse est à 80 Km de notre ferme. Agen et Tarbes à autant. Je vis dans le bonheur. Il est dans le pré, à peine troublé le soir par le cri d’un chasseur. Bref, discret. Vers son chien. On ne tue plus grand monde ici où friches et mélancolie.
La paix, quoi ! Et l’immense temps venu d’une onde qui apaise les paysages. Si le verbe existait, on dirait qu’il les « plage ».
N’en reste pas moins que le plus important marché de l’emploi, depuis Auch en Gascogne, minuscule Préfecture du Gers, est Toulouse, loin de chez loin. J’y vais sans cesse chercher du taf. J’avais qu’à pas ! J’avais qu’à pas quoi ? Choisir à mes enfants une enfance.. Entre fouines et genêts, teintes du ciel et brumes basses dans la vallée sur le parcours de leur école, étole du ciel et parfums de la terre, naissances la nuit dans les armoires des préféré(e)s qui aideraient à accoucher des chattes à la frontière du cruel et du tendre.
Pour rejoindre le pôle Est de la ville rose, où se sont regroupés les laboratoires de recherche, je la contourne par sa paupière sud (rocade). Parti de mon Gers de l’an mille, j’atterris dans le troisième millénaire après avoir shunté les comtes de Toulouse ombrageux et fiers.
On flaire le nouveau monde dès que l’on approche l’immense réserve à cerveaux de Rangueil. Son élevage d’étudiants. Ses vaisseaux spatiaux en pleine nature. Sérénité partout, sous un ciel enguirlandé de traces de jets. Les Renault « Espaces » des Docteurs de la Loi nouvelle parcourent ce lieu depuis 1981 avec l’air « casual », le col ouvert, de réussir leur famille en plusieurs langues..
Il y a plus que du vaste dans la formule « Espace ». Il y a le loisir d’être rémunéré pour son intelligence à vie après son diplôme. Il y a la rente de n’avoir jamais à souffrir d’un job. Extraordinaire « ailleurs » pour l’autodidacte et le précaire que je suis !
La garantie au contraire de jouir d’un label combien gratifiant : « Je suis ingénieur. Je suis chercheur. J’ai choisi le meilleur. C’est pour toujours ». Oui, casual dès le lundi, promis. Et ce depuis l’âge de 25 ans ! Mon Dieu que nous sommes loin du compte dans ma campagne où l’on retourne les champs à quatorze..
Les enfants de ces « Espace », bien sûr ils sont beaux. Bien sûr ils sont épanouis. Leurs yeux regardent partout. Ce qu’ils découvrent leur dit : « Bienvenu, pitchoun dans un monde neuf ! Il y a un paradis sur la planète et c’est ici ! Les avions qui kifent leurs jolis sniffs de blanche dans le ciel bleu sont pour toi. Jamais tu ne cesseras de trouver banal d’y boucler ta ceinture.»
« La terre est ronde et elle est tienne. Grâce à toi elle va évoluer à une vitesse extraordinaire. Cela produira soubresauts, confusions, largage d’obsolètes. Tu les verras cramés au cul de ton jet. Mais jamais, à toi, il n’arrivera que tu perçoives les gaz que ses tuyères projettent. Ta place est à bord. Elle t’est réservée, petit prince..»
La traînée du décollage me roussit les cheveux, les sourcils. Jacques Perret a une tournure pleine de tendresse pour qualifier ce que je ressens. Il vient de se faire virer à nouveau (Le caporal épinglé).
« J’acceptai la sentence d’exclusion d’un visage impassible mais avec cette joie intime et délicate qui est le vice de l’ouvrier instable. »
*
Comment je fais pour aimer ceux que j’envie tant ? Comment se peut-il qu’ingénieurs et tâcherons nous nous côtoyons à si peu de pas ? Sans que le démuni qui n’a qu’un coutelas n’ouvre le ventre de celui qui s’y croit ?
Qui n’est surpris par le faible intervalle entre le tigre et la gazelle ? On voit rôder les carnivores à cinquante mètres de la harde avec ses petits !
La nature a si bien formatés les herbivores au calcul de la vitesse qu’à deux ou trois mètres près les « victimes naturelles » continuent de brouter comme si les fauves qui les croqueront n’étaient pas là.
Il ne s’agit pas d’inconscience, mais de balistique. La terreur n’a pas ajouté les kilomètres qu’elle nous inspirerait à nous...
Les premiers hommes ont ajouté le coefficient peur à leurs dispositifs de protection. Et lui ont attribué un sacré multiplicateur. L’histoire des trois petits cochons ne concerne que des porcelets roses et guillerets. L’homme, lui, a d’emblée creusé des abris antiatomiques. Même lorsqu’il n’avait à craindre, au profond de ses grottes, que des ours ou des loups fort intrigués par la disproportion entre son art défensif et leurs crocs.
De même, au moyen âge, les épaisseurs de murailles des châteaux forts n’ont rien à voir avec le pouvoir de pénétration des boulets d’alors. Lancés par des catapultes molles. Insoucieuses de tirer justes. Arrondissant leurs trajectoires. En retard d’une sieste ou d’un cauchemar.
Non, l’homme rajoute au bout. Il nous le fait au delà du treize à la douzaine. Pour un risque d’écorchure que nous nous ferions en ballade au milieu des mûres, il nous conseille l’armure.
Et bien, pourtant, les démunis côtoient leurs prédateurs ! Serait-ce parce qu’ils souhaitent marier leur fille aux princes qui les affligent ?
*
Un soir, presque arrivé à la maison, après un dégagement sur Paris au siège de la Web agency pour laquelle je travaille – c’est une longue soirée de printemps - je croise un petit homme. Soixante dix ans ? Une poche plastique à sa main. Il marche sur le bas côté d’une aimable route vicinale. Elle l’éloigne du supermarché de Auch en Gascogne.
On pourrait croire qu’il en vient. Qu’il a mangé la moitié de ses courses. Qu’il se cherche une bonne excuse pour cacher le fait à sa femme. Il marche lentement. Prépare-t-il un scénario ? Aurait-il été attaqué par des gitans ? Non, ça ne marchera pas. Des géants ? Moins encore..
En fait, il a l’œil aux champignons. Ils reviennent chaque année. Dans le même fossé. Avant de rejoindre les assiettes de ses amis.
Reste donc de l’ancien temps, dans ma province, des champignons pour pousser. Et des paysans pour les ramasser. Les cueillir irait mieux au geste qu’il fait. Ne pas perdre la racine. Trancher respectueusement, au couteau. Au ras du sol. Sans arracher. Pour cela il sera parfaitement aiguisé, son canif. Ne pas piller. Ne pas épuiser ce que le sol donne. N’a-t-il pas aussi semé des enfants ? N’auront-ils pas faim demain ?
Il est vêtu de toutes les couleurs de sa terre. Il la travaille. Il s’en est revêtu. De sa casquette à ses chaussures (il fait sec) on retrouve les nuances de son pays. Du nègre argile au grège. Du safran à la terre de Sienne. En passant par les cloisonnés jaunes des mottes. Chaque saison des champs qu’il retourne, il l’a sur lui.
Comptons aussi avec les variantes qui tiennent à l’humidité de l’air. Une colline retournée à la herse, aussitôt que la bruine a cessé, s’éventre derrière le tracteur. Au large des socs qui la rejettent sur les côtés. Sa chair étincelle comme un métal. Sa teinte est sombre par dessous, mais on la dirait vernie dessus.
Par différence, lorsque la machine passe ses rouleaux émietteurs des plus grosses mottes, s’il a fait chaud quelques jours, les arrondis des collines prendront les coloris des robes des gazelles. Le soir, par soleil rasant, nous serons ébahis par des vapeurs crémeuses. Ou chocolat. Ou vénéneuses. Elles auront l’air de couler dans nos bols ! Bonheur ou ciguë ?
Il a tout cela sur ses habits. Ses pantalons ont choisi les pigmentations du pisé sous la pluie. Sa veste, celle d’un beau temps installé depuis peu. Son chandail est un tramé de son exploitation. S’y côtoient des tournesols aux graines brouillées d’anthracite, du rouge et du jaune calme de leurs pétales. (Il tranche avec celui flashy du colza). Les sous-bois sont là aussi. Avec les ombres de leurs caches où les chevreuils naissent. Notre homme a des brindilles. Des épines. Des floraisons. Des récoltes. Le pépiement des nids sur lui.
L’ensemble fait la paix avec ce qui l’environne. Son visage aussi. On y retrouve les rides fortes des clives des carlates. Il s’agit de planches irrégulières et fines. Elles servent aux toitures où elles relient les chevrons. On les a débitées en fendant des bûches de chêne. Elles viennent sous la hache au hasard des veines du bois. Elles se sont assombries ensuite sous les tuiles. On les croirait fragiles, si minces elles sont. Si pourries dirait-on. Mais à coup de masse même on parvient avec difficulté à les briser.
Il a ses lignes de vies sur le visage, cet homme du bord du chemin droit de sa vie. Un oeil dans sa rigole. Le long de sa sente arrosée. Sa peau a pris les rayons du beau temps. Avec lequel il est né. Et les irradiations de sa glaise.
Les vents en ont touillé les mélanges selon des grâces que les nuages lui ont accordées en allant crever plus loin. Chez d’autres paysans plus accoutumés aux fatalités. Il lui en reste un bronzage tous temps, de ce beau temps.
Les coiffeurs à l’ancienne dés-aiguiseraient leurs « sabres » pour lui refaire une peau de jeune homme. Là où ses petites filles vont l’embrasser. Aux noces de l’une d’entre elles. En oubliant qu’il y eût ronces aux siennes. Il a défriché pour qu’elles soient heureuses. Encore ne les connaissait-il pas. Mais cela allait de soi qu’on épinerait l’enfer pour que d’autres buissonnent..
Au milieu de sa figure, deux yeux très vivants. Attentifs. Des yeux de gosse qui a travaillé jeune. Ils ont gardé, pendant sa vie d’homme, leur vigilance réveillée tôt, leur attention portée à ses aubes d’enfant.
Songez qu’il se levait à quatre heures au printemps. Ses premiers pas, il les faisait vers ses vaches dressées. Les suivants vers ses poules sous la clotte. Avec ses chiens qui l’accompagneraient jusqu’à la faucheuse. Puis voici les perdreaux sauvages au ras du bois. Les buses dans le ciel et la chasse aux putois.
Après quoi, combien de pas encore vers le fond du paysage où poussent mûriers, noisetiers et tilleuls ? Chênaies pour le bois d’hiver, jonchaies pour les paniers ?
Il n’y aurait guère que de l’air à ne pas s’occuper. Sauf pour les prémonitions de nouveaux chantiers à lancer dans l’urgence. Alors, les orages le diraient. On se hâterait. Le reste était à semer, trancher, repiquer, border, drainer, charroyer, dessoucher. Bûches fendre.
Même en certains endroits, il remonterait de la terre d’en bas pour la porter au haut d’un demi hectare qui se perdrait sans cela. Les cailloux qui ressortent en surface, il en ferait des murs. Combien de petits enfants aurait-il à loger plus tard ? Ce serait autant qu’ils n’auraient pas à porter.
Rien de ce qu’il avait à observer ne serait indifférent à son courage devenu gourmandise. Il en avait l’éclat dans l’œil. Pour lui, le chemin droit était celui de sa terre. Elle avait eu en elle un firmament. Il lui en restait l’enfance émerveillée dans son regard lorsqu’il croisa le mien.
Les champignons n’auraient qu’à bien se tenir ! Il les ferait revenir avec ses œufs frais au jaune presque orange. Dans une omelette persillée de gros sel. Sa femme serait revêtue de sa blouse violette. Elle la porte depuis son mariage pour préparer les trésors que lui ramène son homme du bord du chemin.
*
Je m’arrête pour lui parler. Connaît-il seulement Pied de Vigne et Fond de fût ?
— Pour sûr, les fous de pas loin du bois de Dufréchou qui se bricolent des avenirs incertains..
— Comme par exemple ?
— l’hélicoptère à sarrasin, le remonte pente à garnements, l’alambique à balivernes..
Ca y est, je suis bien revenu au pays, me dis-je..
— Ah ! Tu nous as manqué.. soupirent mes amis..
*
----------------------------------------------------
À la semaine prochaine ?
Jean Sébastien Loygue
http://www.loygue.com/
------------------------------------
Autres blogs :
http://jsloygue.blogspot.com/ - Web vision
http://dieuseraweb.blogspot.com/– Web découverte
http://jsloygue.blogsudouest.com/ - Brèves du Sud
http://jeansebastienloygue.blogs.courrierinternational.com/ - Croquis
---------------------------------------------------
Wikipedia
- http://fr.wikipedia.org/wiki/Jean_S%C3%A9bastien_Loygue
- Chez Atlantica - http://www.atlantica.fr/catalogue.php?id_club=&id_partner=&RefLien=&br_ident=&CodePromo=&tps=1226425030&nomSession=1226424988&sid=9e5e68b0838b124cb144eb1a964b0729&go=Go&Affichage=simple
Restait à identifier la faille de ce nouveau monde dont je glosais. Pour m’y inscrire et tenter d’y entraîner mes amis. Sa faiblesse m’apparut un soir : emportés dans leur élan, les opérateurs des nouvelles technologies pensaient convertir leur public de sauvages en les assommant de latin logiciel. Je cours à eux pointer cette évidence :
— Pour évangéliser le Bantou, il faut lui parler bantou !
Et, comme le premier pas de la com est de serrer des mains ; comme pour ce faire il faut prendre rendez vous ; comme pour prendre rendez vous il faut appeler quelqu’un. Et comme c’est la seule chose que je fasse bien, je suis devenu téléop dans le dur pour des Web agencies. En anglais on parle de « cold caller » (appeleur dans le froid).
— Brrreee.. ponctuaient mes copains.. Ce n’est pas là un monde pour nous !
*
2 - Les années d’avant Internet
Il y a bien mes copains, Pied de Vigne et Fond de fût, avec lesquels nous survivons quelques années grâce à l’épouvantail à calembredaines, à l’alambique à gourgandines… Mais avant cela ? Je fais comment pour la soupe de mes enfants ? Avec l’insistante demande venue du mot « quotidien » qui va si bien à l’idée du pain ? Un qualificatif à lui seul armé de : « Quant est-ce qu’on mange ? ». Ah ! les délicieux pitchouns qui crient « cui-cui » au bord du nid.
Toulouse est à 80 Km de notre ferme. Agen et Tarbes à autant. Je vis dans le bonheur. Il est dans le pré, à peine troublé le soir par le cri d’un chasseur. Bref, discret. Vers son chien. On ne tue plus grand monde ici où friches et mélancolie.
La paix, quoi ! Et l’immense temps venu d’une onde qui apaise les paysages. Si le verbe existait, on dirait qu’il les « plage ».
N’en reste pas moins que le plus important marché de l’emploi, depuis Auch en Gascogne, minuscule Préfecture du Gers, est Toulouse, loin de chez loin. J’y vais sans cesse chercher du taf. J’avais qu’à pas ! J’avais qu’à pas quoi ? Choisir à mes enfants une enfance.. Entre fouines et genêts, teintes du ciel et brumes basses dans la vallée sur le parcours de leur école, étole du ciel et parfums de la terre, naissances la nuit dans les armoires des préféré(e)s qui aideraient à accoucher des chattes à la frontière du cruel et du tendre.
Pour rejoindre le pôle Est de la ville rose, où se sont regroupés les laboratoires de recherche, je la contourne par sa paupière sud (rocade). Parti de mon Gers de l’an mille, j’atterris dans le troisième millénaire après avoir shunté les comtes de Toulouse ombrageux et fiers.
On flaire le nouveau monde dès que l’on approche l’immense réserve à cerveaux de Rangueil. Son élevage d’étudiants. Ses vaisseaux spatiaux en pleine nature. Sérénité partout, sous un ciel enguirlandé de traces de jets. Les Renault « Espaces » des Docteurs de la Loi nouvelle parcourent ce lieu depuis 1981 avec l’air « casual », le col ouvert, de réussir leur famille en plusieurs langues..
Il y a plus que du vaste dans la formule « Espace ». Il y a le loisir d’être rémunéré pour son intelligence à vie après son diplôme. Il y a la rente de n’avoir jamais à souffrir d’un job. Extraordinaire « ailleurs » pour l’autodidacte et le précaire que je suis !
La garantie au contraire de jouir d’un label combien gratifiant : « Je suis ingénieur. Je suis chercheur. J’ai choisi le meilleur. C’est pour toujours ». Oui, casual dès le lundi, promis. Et ce depuis l’âge de 25 ans ! Mon Dieu que nous sommes loin du compte dans ma campagne où l’on retourne les champs à quatorze..
Les enfants de ces « Espace », bien sûr ils sont beaux. Bien sûr ils sont épanouis. Leurs yeux regardent partout. Ce qu’ils découvrent leur dit : « Bienvenu, pitchoun dans un monde neuf ! Il y a un paradis sur la planète et c’est ici ! Les avions qui kifent leurs jolis sniffs de blanche dans le ciel bleu sont pour toi. Jamais tu ne cesseras de trouver banal d’y boucler ta ceinture.»
« La terre est ronde et elle est tienne. Grâce à toi elle va évoluer à une vitesse extraordinaire. Cela produira soubresauts, confusions, largage d’obsolètes. Tu les verras cramés au cul de ton jet. Mais jamais, à toi, il n’arrivera que tu perçoives les gaz que ses tuyères projettent. Ta place est à bord. Elle t’est réservée, petit prince..»
La traînée du décollage me roussit les cheveux, les sourcils. Jacques Perret a une tournure pleine de tendresse pour qualifier ce que je ressens. Il vient de se faire virer à nouveau (Le caporal épinglé).
« J’acceptai la sentence d’exclusion d’un visage impassible mais avec cette joie intime et délicate qui est le vice de l’ouvrier instable. »
*
Comment je fais pour aimer ceux que j’envie tant ? Comment se peut-il qu’ingénieurs et tâcherons nous nous côtoyons à si peu de pas ? Sans que le démuni qui n’a qu’un coutelas n’ouvre le ventre de celui qui s’y croit ?
Qui n’est surpris par le faible intervalle entre le tigre et la gazelle ? On voit rôder les carnivores à cinquante mètres de la harde avec ses petits !
La nature a si bien formatés les herbivores au calcul de la vitesse qu’à deux ou trois mètres près les « victimes naturelles » continuent de brouter comme si les fauves qui les croqueront n’étaient pas là.
Il ne s’agit pas d’inconscience, mais de balistique. La terreur n’a pas ajouté les kilomètres qu’elle nous inspirerait à nous...
Les premiers hommes ont ajouté le coefficient peur à leurs dispositifs de protection. Et lui ont attribué un sacré multiplicateur. L’histoire des trois petits cochons ne concerne que des porcelets roses et guillerets. L’homme, lui, a d’emblée creusé des abris antiatomiques. Même lorsqu’il n’avait à craindre, au profond de ses grottes, que des ours ou des loups fort intrigués par la disproportion entre son art défensif et leurs crocs.
De même, au moyen âge, les épaisseurs de murailles des châteaux forts n’ont rien à voir avec le pouvoir de pénétration des boulets d’alors. Lancés par des catapultes molles. Insoucieuses de tirer justes. Arrondissant leurs trajectoires. En retard d’une sieste ou d’un cauchemar.
Non, l’homme rajoute au bout. Il nous le fait au delà du treize à la douzaine. Pour un risque d’écorchure que nous nous ferions en ballade au milieu des mûres, il nous conseille l’armure.
Et bien, pourtant, les démunis côtoient leurs prédateurs ! Serait-ce parce qu’ils souhaitent marier leur fille aux princes qui les affligent ?
*
Un soir, presque arrivé à la maison, après un dégagement sur Paris au siège de la Web agency pour laquelle je travaille – c’est une longue soirée de printemps - je croise un petit homme. Soixante dix ans ? Une poche plastique à sa main. Il marche sur le bas côté d’une aimable route vicinale. Elle l’éloigne du supermarché de Auch en Gascogne.
On pourrait croire qu’il en vient. Qu’il a mangé la moitié de ses courses. Qu’il se cherche une bonne excuse pour cacher le fait à sa femme. Il marche lentement. Prépare-t-il un scénario ? Aurait-il été attaqué par des gitans ? Non, ça ne marchera pas. Des géants ? Moins encore..
En fait, il a l’œil aux champignons. Ils reviennent chaque année. Dans le même fossé. Avant de rejoindre les assiettes de ses amis.
Reste donc de l’ancien temps, dans ma province, des champignons pour pousser. Et des paysans pour les ramasser. Les cueillir irait mieux au geste qu’il fait. Ne pas perdre la racine. Trancher respectueusement, au couteau. Au ras du sol. Sans arracher. Pour cela il sera parfaitement aiguisé, son canif. Ne pas piller. Ne pas épuiser ce que le sol donne. N’a-t-il pas aussi semé des enfants ? N’auront-ils pas faim demain ?
Il est vêtu de toutes les couleurs de sa terre. Il la travaille. Il s’en est revêtu. De sa casquette à ses chaussures (il fait sec) on retrouve les nuances de son pays. Du nègre argile au grège. Du safran à la terre de Sienne. En passant par les cloisonnés jaunes des mottes. Chaque saison des champs qu’il retourne, il l’a sur lui.
Comptons aussi avec les variantes qui tiennent à l’humidité de l’air. Une colline retournée à la herse, aussitôt que la bruine a cessé, s’éventre derrière le tracteur. Au large des socs qui la rejettent sur les côtés. Sa chair étincelle comme un métal. Sa teinte est sombre par dessous, mais on la dirait vernie dessus.
Par différence, lorsque la machine passe ses rouleaux émietteurs des plus grosses mottes, s’il a fait chaud quelques jours, les arrondis des collines prendront les coloris des robes des gazelles. Le soir, par soleil rasant, nous serons ébahis par des vapeurs crémeuses. Ou chocolat. Ou vénéneuses. Elles auront l’air de couler dans nos bols ! Bonheur ou ciguë ?
Il a tout cela sur ses habits. Ses pantalons ont choisi les pigmentations du pisé sous la pluie. Sa veste, celle d’un beau temps installé depuis peu. Son chandail est un tramé de son exploitation. S’y côtoient des tournesols aux graines brouillées d’anthracite, du rouge et du jaune calme de leurs pétales. (Il tranche avec celui flashy du colza). Les sous-bois sont là aussi. Avec les ombres de leurs caches où les chevreuils naissent. Notre homme a des brindilles. Des épines. Des floraisons. Des récoltes. Le pépiement des nids sur lui.
L’ensemble fait la paix avec ce qui l’environne. Son visage aussi. On y retrouve les rides fortes des clives des carlates. Il s’agit de planches irrégulières et fines. Elles servent aux toitures où elles relient les chevrons. On les a débitées en fendant des bûches de chêne. Elles viennent sous la hache au hasard des veines du bois. Elles se sont assombries ensuite sous les tuiles. On les croirait fragiles, si minces elles sont. Si pourries dirait-on. Mais à coup de masse même on parvient avec difficulté à les briser.
Il a ses lignes de vies sur le visage, cet homme du bord du chemin droit de sa vie. Un oeil dans sa rigole. Le long de sa sente arrosée. Sa peau a pris les rayons du beau temps. Avec lequel il est né. Et les irradiations de sa glaise.
Les vents en ont touillé les mélanges selon des grâces que les nuages lui ont accordées en allant crever plus loin. Chez d’autres paysans plus accoutumés aux fatalités. Il lui en reste un bronzage tous temps, de ce beau temps.
Les coiffeurs à l’ancienne dés-aiguiseraient leurs « sabres » pour lui refaire une peau de jeune homme. Là où ses petites filles vont l’embrasser. Aux noces de l’une d’entre elles. En oubliant qu’il y eût ronces aux siennes. Il a défriché pour qu’elles soient heureuses. Encore ne les connaissait-il pas. Mais cela allait de soi qu’on épinerait l’enfer pour que d’autres buissonnent..
Au milieu de sa figure, deux yeux très vivants. Attentifs. Des yeux de gosse qui a travaillé jeune. Ils ont gardé, pendant sa vie d’homme, leur vigilance réveillée tôt, leur attention portée à ses aubes d’enfant.
Songez qu’il se levait à quatre heures au printemps. Ses premiers pas, il les faisait vers ses vaches dressées. Les suivants vers ses poules sous la clotte. Avec ses chiens qui l’accompagneraient jusqu’à la faucheuse. Puis voici les perdreaux sauvages au ras du bois. Les buses dans le ciel et la chasse aux putois.
Après quoi, combien de pas encore vers le fond du paysage où poussent mûriers, noisetiers et tilleuls ? Chênaies pour le bois d’hiver, jonchaies pour les paniers ?
Il n’y aurait guère que de l’air à ne pas s’occuper. Sauf pour les prémonitions de nouveaux chantiers à lancer dans l’urgence. Alors, les orages le diraient. On se hâterait. Le reste était à semer, trancher, repiquer, border, drainer, charroyer, dessoucher. Bûches fendre.
Même en certains endroits, il remonterait de la terre d’en bas pour la porter au haut d’un demi hectare qui se perdrait sans cela. Les cailloux qui ressortent en surface, il en ferait des murs. Combien de petits enfants aurait-il à loger plus tard ? Ce serait autant qu’ils n’auraient pas à porter.
Rien de ce qu’il avait à observer ne serait indifférent à son courage devenu gourmandise. Il en avait l’éclat dans l’œil. Pour lui, le chemin droit était celui de sa terre. Elle avait eu en elle un firmament. Il lui en restait l’enfance émerveillée dans son regard lorsqu’il croisa le mien.
Les champignons n’auraient qu’à bien se tenir ! Il les ferait revenir avec ses œufs frais au jaune presque orange. Dans une omelette persillée de gros sel. Sa femme serait revêtue de sa blouse violette. Elle la porte depuis son mariage pour préparer les trésors que lui ramène son homme du bord du chemin.
*
Je m’arrête pour lui parler. Connaît-il seulement Pied de Vigne et Fond de fût ?
— Pour sûr, les fous de pas loin du bois de Dufréchou qui se bricolent des avenirs incertains..
— Comme par exemple ?
— l’hélicoptère à sarrasin, le remonte pente à garnements, l’alambique à balivernes..
Ca y est, je suis bien revenu au pays, me dis-je..
— Ah ! Tu nous as manqué.. soupirent mes amis..
*
----------------------------------------------------
À la semaine prochaine ?
Jean Sébastien Loygue
http://www.loygue.com/
------------------------------------
Autres blogs :
http://jsloygue.blogspot.com/ - Web vision
http://dieuseraweb.blogspot.com/– Web découverte
http://jsloygue.blogsudouest.com/ - Brèves du Sud
http://jeansebastienloygue.blogs.courrierinternational.com/ - Croquis
---------------------------------------------------
Wikipedia
- http://fr.wikipedia.org/wiki/Jean_S%C3%A9bastien_Loygue



